Le faux U-2 de la NASA

En 1960, la CIA demanda à la NASA de l’aider à dissimuler la nature véritable d’une mission d’espionnage. Pour la raison d’État, l’agence spatiale exhiba aux médias un avion qui n’existait pas !

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Le faux U-2 de la NASA présenté aux journalistes le 6 mai 1960 sur la base d’Edwards en Californie. Le but était de faire croire que l’avion abattu en Union Soviétique quelques jours auparavant était un appareil destiné à accomplir des missions scientifiques.
Crédit : NASA

 

Pour comprendre cette histoire, il convient de se replonger dans la guerre froide des années 1960. À cette époque, l’URSS et les États-Unis sont diamétralement opposés et l’espionnage couramment employé pour avoir une longueur d’avance, le tout sous la menace du feu nucléaire que possèdent les deux puissances.

L’avion-espion, avant les satellites
N’oublions pas non plus que le spatial n’en est alors qu’à ses balbutiements puisque Spoutnik, le premier satellite artificiel, avait été lancé par les Soviétiques voici seulement 3 ans en 1957. Le survol du territoire ennemi avec un avion bardé de capteurs et d’appareils photo, même risqué et interdit par les traités internationaux, reste donc une source de renseignement irremplaçable !
Dans cette logique, des avions dotés de performances extrêmes sont conçus à l’image du U-2 de la firme américaine Lockheed. Après un vol inaugural en 1955, l’aéronef commença à accomplir différentes missions mettant à profit une altitude de vol maximale très élevée pour l’époque (plus de 21 km) et qui exigeait de son unique pilote le port d’une combinaison pressurisée.
Dès 1957, le président américain Dwight Eisenhower demanda au premier ministre du Pakistan, Huseyn Shaheed Suhrawardy, de lui laisser établir à Badaber près de Peshawar un avant-poste destiné à des opérations d’intelligence, en clair de l’espionnage. Les Américains avaient même obtenu le droit d’utiliser la portion militaire de l’aéroport de Pechawar. C’est de là qu’un U-2 piloté par Gary Powers s’envole le 1er mai 1960. Son objectif principal : survoler le territoire soviétique pour observer les sites de missiles situés autour de Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg) et de Plesetsk avant d’atterrir en Norvège. L’avion n’arrivera jamais à destination...

Gary Powers, le pilote du U-2 dont l’interception par les Soviétiques causa une crise diplomatique.
Crédit : National Air and Space Museum

La NASA maquille un U-2
Détecté par l’armée soviétique, le U-2 est en effet détruit... Alors qu’un important sommet Est-Ouest se profile entre le président américain Dwight Eisenhower et le premier secrétaire du parti communiste de l’URSS Nikita Krouchtchev, l’affaire devient une énorme gêne diplomatique. Et ce d’autant plus que le premier secrétaire déclare très vite que l’armée de son pays a abattu un avion-espion sans plus de précision. Du coup, les Américains ignorent que Gary Powers est toujours vivant. Comble de malchance pour une mission secrète, l’infortuné pilote n’a pas pu actionner le dispositif d’autodestruction de son avion avant de s’éjecter. Privée de ces informations capitales, la CIA, l’agence de renseignement américaine, met sur pied une campagne de désinformation visant à faire passer le vol de ce U-2 pour une mission scientifique dans le domaine de la météorologie. Le scénario avancé est le suivant : alors qu’il survolait la Turquie, le pilote aurait signalé des problèmes avec son alimentation en oxygène. Cette défaillance aurait alors entraîné son décès, laissant l’avion continuer sa route en pilotage automatique jusqu’à ce qu’il franchisse accidentellement les limites du territoire soviétique. Pour appuyer cette thèse, la CIA demande alors à la NASA d’exhiber aux médias un U-2 sur lequel a été préalablement ajouté à la hâte un marquage de l’agence spatiale (qui s'occupe aussi de recherches aéronautiques). Le 6 mai, cet avion qui n’existe pas est présenté à des journalistes au centre de la NASA de la base d’Edwards en Californie.
Dès lors, Nikita Krouchtchev peut savourer à la fois la réussite de sa tactique et son triomphe. Dès le lendemain, il révèle que non seulement le pilote est toujours vivant, mais que l’épave du U-2 est suffisamment en bon état pour démontrer que cet appareil accomplissait une mission d’espionnage. Le sommet Est-Ouest prévu est annulé suite au refus du président Dwight Eisenhower de présenter ses excuses à l’Union Soviétique.

Dès 1971, la NASA utilisa véritablement des U-2 dans le cadre d’études de l’atmosphère ou de l’environnement.
Crédit : NASA

Les vrais U-2 de la NASA
Les conséquences seront multiples et outre une dégradation des relations USA-URSS, cette affaire donnera aux militaires américains une raison supplémentaire d’accélérer leur programme de futurs satellites-espions ! Gary Powers, lui, s’est vu condamné à 7 ans de travaux forcés en Union Soviétique, mais il rentrera au pays en 1962 après avoir été échangé avec son compatriote Frederic Pryor contre Vilyam Fisher, un agent soviétique précédemment arrêté par le FBI en 1957.
Récemment, voici seulement quelques années, on a appris que l’URSS avait menti sur les conditions exactes d’interception du U-2. Il n’a pas été abattu directement par des missiles comme le prétendait la version officielle. Selon le fils même de Nikita Krouchtchev, les missiles explosèrent à distance de l’avion et c’est leur onde de choc qui l’endommagea sévèrement. Dans la manoeuvre, une autre salve de missiles détruisit un MiG-19 soviétique, tuant son pilote.
Ironie de l’histoire, la NASA utilisa bien des U-2 dans le cadre de programmes très officiels et scientifiques cette fois. Tout commença en 1971 , soit 11 ans après l’affaire du faux U-2, afin de tester les instruments qui seraient embarqués à bord du satellite d’observation de la Terre Landsat. L’agence continua ensuite à employer des U-2 jusqu’au début des années 1990 pour diverses missions d’études de l’atmosphère. En 1987, l’une d’elles confirma même la présence du fameux trou dans la couche d’ozone au-dessus du pôle Sud.

Publié le 2 juin 2009

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