La véritable «Star Academy»

La musique est souvent présente de différentes façons à bord des missions spatiales. La véritable «académie des étoiles» en quelque sorte...

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Les sondes Voyager 1 et 2 emportent avec elles un disque qui contient 90 minutes de musique. Au dos de celui-ci, des instructions techniques pour lire l’enregistrement. Crédit : NASA

 

En ce moment même, deux disques contenant 90 minutes de musique se baladent aux confins du système solaire à un peu plus de 13 et 16 milliards de km de notre bonne vieille Terre...

 

Explorer les planètes et au-delà en musique

Lancées en 1977, les sondes Voyager 1 et 2 de la NASA hébergent en effet chacune un disque de cuivre recouvert d’or sur lequel ont été gravées des archives sonores et visuelles de notre monde ainsi qu’une sélection de 27 morceaux essentiellement classiques ou folkloriques. Toutefois, au milieu des 3 compositions de Bach (l’artiste le plus représenté) ou de chants traditionnels, on trouve des oeuvres plus contemporaines — pour l’époque — comme le célèbre standard du Rock Johnny B. Goode de Chuck Berry, du jazz avec Louis Armstrong ou encore un moment de blues avec Blind Willie Johnson.

Ces deux disques, qui représentent toujours et pour très longtemps la musique sur support physique la plus éloignée de la Terre, ont été spécifiquement conçus pour être consultés par une hypothétique civilisation extraterrestre (le « dos » du disque contient sous forme graphique des instructions pour lire les enregistrements). Cette idée, semblable à celle d’une « bouteille à la mer », provient du fait que voyager 1 et 2 — après avoir exploré de 1979 à 1989, Jupiter, Saturne, puis Neptune et Uranus (ces deux dernières uniquement par Voyager 2) — suivent une trajectoire les amenant à quitter notre système solaire pour ensuite se perdre dans l’immense vide qui règne entre les étoiles de notre galaxie...

 

Solfège et relations publiques

Les deux sondes Voyager ne sont cependant pas les seuls explorateurs robotiques à emporter ou utiliser d’une façon ou d’une autre la musique. On citera par exemple la sonde européenne Huygens, qui se posa sur la plus grande lune de Saturne, Titan, le 14 janvier 2005. L’engin hébergeait, depuis son lancement en 1997, 4 morceaux totalisant 12 minutes spécifiquement composés pour la mission par les Français Julien Civange et Louis Haéri. L’opération a été baptisée Music2Titan, jeu de mots en anglais pouvant se traduire par « de la musique pour Titan ». De l’aveu même de l’Agence Spatiale Européenne, le but était certes d’amener un témoignage artistique sur un monde encore inexploré, mais aussi de « faire mieux connaître la mission Huygens (...) et intéresser le public – notamment les jeunes – à cette aventure ». Ou quand la musique aide les agences spatiales dans leurs relations avec le public !

La NASA a plusieurs fois eu recours à cette astuce de communication et parfois avec un impressionnant déploiement de moyens. Ainsi, pour la mission 2001 Mars Odyssey, l’agence américaine a carrément fait appel au célèbre Vangelis, connu pour sa musique électronique et titulaire d’un Oscar pour la bande originale du film Les Chariots de Feu. Il en a résulté l’album Mythodea avec la mention « musique composée pour la mission NASA 2001 Mars Odyssey ». Mais pas seulement... Le 28 juin 2001, soit quelques semaines après le lancement de Mars Odyssey, un concert exceptionnel donné sur l’acropole d’Athènes avec Vangelis aux synthétiseurs reprenait les compositions de l’album avec l’orchestre métropolitain de Londres, les choeurs de l’opéra national de Grèce et les sopranos mondialement connues Kathleen Battle et Jessye Norman. Le tout en la présence du patron de la NASA de l’époque, Dan Goldin. Le DVD du concert contient même en bonus une vidéo de l’agence américaine sur la mission Mars Odyssey.

 

Des vols habités en chansons

La musique est également présente à bord des vols habités. Les hymnes nationaux sont logiquement de la partie et, par exemple, celui des États-Unis (The Star-Spangled Banner) retentit dans les haut-parleurs des zones d’accueil du public et des invités du centre spatial Kennedy en Floride quelques minutes avant le décollage d’une navette. Là-haut, les mélodies jouent un rôle de détente bienvenu pour soulager le stress inhérent aux missions spatiales ou pour souligner l’esprit d’équipe qui se doit de régner entre les astronautes et les équipes au sol. À ce titre, Colin Fries, de la division histoire de la NASA, identifie le vol de la capsule biplace Gemini 7 (4-18 décembre 1965) comme première diffusion répertoriée de chansons et musiques à l’adresse d’un équipage. Jim Lovell et son commandant Frank Borman entendirent ainsi Houston leur transmettre par radio une sélection hétéroclite où le classique dominait (la 6ème Symphonie de Beethoven, La Bohème de Puccini, etc).

Pour les relaxer au cours d’une longue mission de 14 jours dans une capsule biplace exiguë, Houston a diffusé aux astronautes Jim Lovell et Frank Borman des morceaux de musique. Crédit : NASA

Cependant, les mélodies populaires ont eu leur place dès ce vol et jouaient même un rôle de clin d’oeil ou servaient à passer un message personnel. Le 9 décembre 1965, le sol transmettait ainsi I saw mommie kissing Santa Claus (j’ai vu maman embrasser le père Noël) spécifiquement pour l’astronaute Jim Lovell à la demande de sa fille de 12 ans qui souhaitait voir son père revenir pour les fêtes. D’ailleurs, le 18 décembre suivant, juste avant de rentrer sur Terre, Lovell et son commandant Frank Borman écoutèrent deux chansons de circonstance : I’ll be home for Christmas (je serai de retour à la maison pour Noël) et Going back to Houston (je rentre à Houston). Certes, la capsule allait amerrir, mais les astronautes étant basés au centre spatial de Houston au Texas, les paroles restaient appropriées. Going back to Houston du légendaire acteur/crooner Dean Martin s’imposera même comme un classique souvent diffusé pour marquer la fin d’une mission.

Lors d’Apollo 17, les deux marcheurs lunaires Gene Cernan (à gauche) et Harrison Schmitt ont été réveillés par des musiques choisies par le centre de contrôle de Houston. Crédit : NASA

Les wake-up calls : debout là-dedans !

Toujours selon l’historien de la NASA Colin Fries, la dernière mission lunaire habitée à ce jour, Apollo 17 en décembre 1972, a vu la pratique du wake-up call musical se systématiser. Ainsi, au lieu de réveiller l’équipage par un banal appel radio, Houston diffuse une mélodie ou une chanson (wake-up call signifie appel pour réveiller) avec la plupart du temps une signification sous-jacente comme pour We’ve only just begun (nous n’avons fait que commencer) des Carpenters pour souligner que l’exploration de la Lune par des astronautes devrait continuer au-delà d’Apollo 17... Parenthèse à propos de cette mission : Gene Cernan et Harrison Schmitt ont entonné un mémorable duo lors de l’une de leurs marches sélènes. C’est Schmitt qui commença à chanter un classique du répertoire américain qui dit : « I was strolling in the park one day in the merry, merry month of May » (je me baladais dans le parc un jour pendant le joyeux, joyeux mois de mai). Toutefois, le premier (et seul à ce jour) géologue sur notre satellite naturel adapta le couplet aux circonstances et changea « parc » par « lune » et le mois de mai par celui de décembre. Mais son commandant Gene Cernan, prenant la chanson en cours, a fini la phrase avec le mois de mai original signant sans doute le premier « couac » lors d’un duo chanté sur la Lune ! (voir la vidéo ci-dessous)

 

Les wake-up calls ont survécu à l’arrêt du programme Apollo puis à celui de Skylab (la station américaine de 1973 à 1979) pour atteindre le statut d’institution lors des vols de la navette spatiale dès 1981. Les morceaux ou chansons ont alors quasi systématiquement une justification. On y retrouve des marches militaires, car de nombreux astronautes viennent de l’armée (notamment les pilotes d’essai) ou dans la même veine des hymnes issus des universités fréquentées par les membres de l’équipage. Un moyen pour les hommes et femmes de l’espace de rendre hommage aux institutions qui les ont formés. Les demandes plus familiales ne sont pas oubliées et certains astronautes ont même eu la surprise d’entendre à leur réveil leurs proches pousser la chansonnette pour les soutenir dans leur mission.

L’humour s’avère également très présent, même s’il faut être initié pour le saisir. Lors du vol de navette STS-51A en novembre 1984, l’équipage procéda à la récupération des satellites de télécommunication Palapa B-2 et Westar 6, placés sur de mauvaises orbites. Au départ, un groupe d’assureurs accepta de payer la NASA 4,8 millions de dollars pour cette prestation de service, mais uniquement pour Palapa B-2. Rebondissement, seulement 2 mois avant l’envol de la navette, un accord fut signé afin de sauver également Westar 6 pour 1,7 million de dollars de plus. L’occasion était trop belle et Houston ne la rata pas... Un des wake-up calls fut la musique d’un western-spaghetti culte de Sergio Leone avec Clint Eastwood au titre particulièrement adapté : Et pour quelques dollars de plus (en version anglaise, le titre du film signifie exactement la même chose — For a few dollars more).


 

Alors qu’elle commandait la mission STS-115 en juillet 2005, Eileen Collins a été réveillée au son de Come on Eileen ! Crédit : NASA

Les allusions sont aussi plus directes et personnelles comme un incontournable Come on Eileen (énorme tube des Dexys Midnight Runners en 1982) évidemment adressé à Eileen Collins, commandante du vol STS-114 en juillet 2005 au 14e jour de la mission.

La navette a aussi failli devenir le premier studio d’enregistrement spatial. En 1986, l’astronaute américain Ron McNair devait enregistrer à bord de Challenger un solo de saxophone composé par le français Jean-Michel Jarre afin d’en faire la première musique jouée dans l’espace disponible dans un album. Hélas, Ron McNair a trouvé la mort avec ses 6 camarades dans l’accident au décollage de cette navette le 28 janvier 1986. Jean-Michel Jarre lui a rendu hommage en intitulant Ron’s Piece (la partition de Ron) le dernier morceau de son album Rendez-Vous paru la même année.

Ronald McNair devait jouer un morceau de saxophone lors du vol STS-51L de Challenger en 1986. Crédit : NASA

Les stations : cassettes, CD, saxophones, guitares ou pianos !

Les stations spatiales ont apporté une petite révolution dans l’univers musical sur orbite : des instruments de taille respectable. Normalement, la place est extrêmement comptée dans un vaisseau spatial et si un harmonica ne pose pas de problème, il est hors de question d’envisager un piano. Et pourtant... Les stations spatiales permettant des vols de longue durée (plusieurs mois au lieu de plusieurs jours à deux semaines), il est alors indispensable de prévoir des activités de détente pour les astronautes. Les stations russes ont ainsi vu l’arrivée de lecteurs de cassettes et la mythique Mir (1986-2001) a accueilli différents instruments dont des guitares et un saxophone amené et utilisé par le français Jean-Pierre Haigneré.

 

La musique se joue des frontières ! Le Russe Gennady Strekalov joue de la guitare pour ses hôtes américains à bord de Mir (à gauche). L'Allemand Thomas Reiter dans la même station avec une autre sorte de guitare en 1995 (au centre). Le même Reiter, dix ans plus tard en 2006, joue à nouveau de cet instrument dans l'ISS pour son collègue russe Mikhail Tyurin. Crédit : NASA/ESA


La Station Spatiale Internationale qui réunit en ce moment une quinzaine de pays continue la tradition avec une fort belle guitare, sans doute l’héritage russe. Côté américain, le laboratoire Destiny héberge un piano, ou plus exactement un synthétiseur de taille néanmoins respectable. Évolution technologique oblige, les antiques lecteurs de cassettes ou de CD cèdent la place aux baladeurs style iPod, il est vrai bien plus compacts pour l’astronaute désireux d’emporter là-haut sa phonothèque personnelle.

La Station a même failli accueillir en 2002 un chanteur professionnel en la personne de Lance Bass issu du Boys Band américain ‘N Sync. Alors âgé de 23 ans, la vedette se lança avec sérieux dans le difficile entraînement requis pour les touristes spatiaux et subit même une intervention afin de corriger une insuffisance cardiaque qui l’aurait sinon disqualifié sur le plan médical. Malheureusement, le financement de sa mission par le biais de contrats de sponsoring s’effondra lorsque la chaîne musicale MTV se retira, apparemment effrayée par de possibles complications légales en cas d’accident. Lance Bass a cependant gardé intacte son envie de partir là-haut et a plusieurs fois agi pour promouvoir le spatial.

 

 

Le laboratoire Destiny de l'ISS héberge un clavier Yamaha PSR282 amené fin 2001 par le vol de navette STS-108. Carl Walz joue pour ses collègues (à gauche). Ed Lu, surnommé Piano Man, suit une partition dont les pages sont tournées par l'Européen Pedro Duque (à droite). Crédit : NASA

 

À travers ces quelques exemples non exhaustifs, on voit bien que les agences spatiales ont largement laissé chansons ou mélodies s’insérer au sein des missions, qu’il s’agisse de communiquer avec le grand public, de donner aux équipes un moyen de manifester leur esprit de corps ou de rendre divers hommages. Mais il est clair aussi que nous n’en sommes qu’aux balbutiements, car, souvent considérée comme un langage universel, la musique a forcément sa place dans l’essor de l’Humanité vers les étoiles.

 


Entendez gratuitement un extrait de quelques musiques citées grâce à FNAC Music (les liens s'ouvrent dans une autre fenêtre).
Johnny B. Goode (sélectionnez le titre n°2)
Mythodea
The Star-Spangled Banner (sélectionnez le titre n°14)
I saw mommie kissing Sant Claus (sélectionnez le titre n°8)
I'll be home for christmas
Going back to Houston (sélectionnez le titre n°1)
We've only just begun (sélectionnez le titre n°13)
Come on Eileen (sélectionnez le titre n°10)
Ron's piece (sélectionnez le titre n°6)


Publié le 22 juin 2009

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