50 ans de femmes dans l’espace

Le 16 juin 1963, la Soviétique Valentina Terechkova devient la première femme à tourner autour de la Terre. Un demi-siècle plus tard, on compte seulement 57 femmes astronautes pour plus de 470 hommes.

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Dans les années 1960, la place des femmes dans la société est très différente. Sans rentrer dans un débat qui n’est pas le rôle d’Enjoy Space, rappelons à titre d’exemple qu’en France et jusqu’en 1965, une femme ne peut pas ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari !
De fait, personne n’est surpris par le fait que les acteurs de la course à l’espace qui oppose les États-Unis et l’Union Soviétique dès les années 1950 soient des hommes. Youri Gagarine devient ainsi le premier humain à tourner autour de la Terre le 12 avril 1961 à bord d’un vaisseau conçu par le génial ingénieur Sergueï Korolev. Les dirigeants de l’Union Soviétique, Nikita Khrouchtchev en tête, ne manquent de voir en cet événement historique la preuve de la supériorité de leur système politico-économique. Ce qui agace bien évidemment les États-Unis...

«Les femmes ne sont pas partie prenante de ces activités»
À la demande de l’homme fort de Moscou, Nikita Khrouchtchev, les responsables du programme spatial soviétique préparent un vol avec une femme. Le but est politique : réaliser une nouvelle première au détriment des Américains et en même temps symboliser l’égalité officielle homme-femme de l’idéal communiste.
Dans le «camp d’en face», la Maison-Blanche avait déjà prévu une riposte aux insolents succès soviétiques en créant la NASA et en ayant recruté un contingent d’astronautes prêts à partir dès que le vaisseau américain serait au point : ce sont tous des hommes, les célèbres Mercury 7 (car ils sont 7 et que le programme de la NASA s’appelle Mercury). Pourtant, les femmes américaines ne sont pas absentes ! Une initiative privée forme dès 1960 les Mercury 13, pour 13 femmes pilotes sélectionnées selon les mêmes critères d’aptitude physique et psychologique que leurs homologues de la NASA.

Jerry Cobb, figure de proue des Mercury 13, une sélection de femmes pilotes américaines selon les mêmes critères que les astronautes de la NASA. L’initiative privée ne fut pas suivie d’effets.
Crédit : DR

Ce projet, soutenu par le docteur William Lovelace via sa fondation Lovelace Foundation for Medical Education and Research, connait un arrêt brutal lorsque l’école de médecine de la Navy à Pensacola en Floride refuse d’accueillir les candidates au vol spatial pour des tests supplémentaires. La pilote Jerry Cobb, figure de proue des Mercury 13, en appelle à Washington et une commission de la chambre des représentants au Congrès examine même l’affaire en juillet 1962. Le problème est que la NASA a décidé de recruter des pilotes d’essai militaires, une profession à laquelle les femmes n’ont pas accès à cette époque (elles ne peuvent l’être que dans le civil). Ainsi, l’accès des femmes au programme Mercury est-il fermé sans aucune discrimination sexiste officielle de la part de l’agence américaine. Mais, signe des temps, John Glenn, qui deviendra le premier Américain sur orbite, n’hésite pas à déclarer avec sérieux devant la commission que «le rôle des hommes est d’aller à la guerre et dans l’espace. Les femmes ne sont pas partie prenante de ces activités».

Valentina Terechkova, la première

Un an après cette déclaration, l’Union Soviétique dame une nouvelle fois le pion aux Américains en envoyant une femme tourner autour de la Terre. Il s’agit de Valentina Terechkova, âgée alors de 26 ans, ce qui en fait toujours la plus jeune femme à être allée là-haut.
La sélection avait commencé peu après le vol de Gagarine et 400 candidates furent tout d’abord retenues. Puis, par choix successifs, le nombre de celles qui resteraient dans la liste pour le premier vol féminin diminua grandement. Au final, Valentina Terechkova l’emporta, certes pour les qualités qu’elle montra lors des tests, mais aussi parce que son statut d’ouvrière du textile dès l’âge de 18 ans collait à la propagande que Nikita Khrouchtchev (qui participa à la sélection finale) souhaitait voir appliquée au programme spatial de l’Union Soviétique.

Valentina Terechkova, première femme dans l’espace le 16 juin 1963, un an et deux mois après Youri Gagarine.
Crédit : DR

La jeune femme décolla le 16 juin 1963 de Baïkonour et son vol dura 2 jours, 22 heures et 41 minutes, totalisant 48 orbites. Seule à bord de sa capsule Vostok 6, elle vola toutefois de concert pendant quelque temps avec le Vostok 5 de Valery Bykovsky qui avait été lancé quelques jours plus tôt. Les deux vaisseaux s’approchèrent jusqu’à 5 kilomètres de distance et établirent une liaison radio directe.
La mission de Terechkova ne fut pas sans heurts. Elle connut des nausées, mais surtout dut affronter une défaillance du système automatique d’orientation de son vaisseau qui rendait impossible son retour sur Terre ! Elle reçut des instructions du sol grâce auxquelles elle put corriger la panne. Sergueï Korolev lui demanda ensuite de garder le secret afin de ne pas compromettre le programme, ce qu’elle fit pendant 30 ans jusqu’à ce que l’ingénieur qui avait commis l’erreur, Yevgeny Khrunov, en parle ouvertement. Une confession qui libéra Valentina Terechkova de la promesse faite à Korolev. Voir la vidéo ci-dessous.



Une traversée du désert de 19 ans
On aurait pu croire que le succès de propagande du vol de Valentina Terechkova allait ouvrir en grand le spatial aux femmes. Tel ne fut pas le cas. Sergueï Korolev, connu pour son caractère bouillant, aurait déclaré fermement ne plus vouloir envoyer une représentante de la gent féminine sur orbite en raison des nausées de la première cosmonaute. Toutefois, notamment convaincu par Gagarine en personne, il aurait accepté de revenir sur sa décision afin qu’ait lieu un vol avec deux femmes à bord d’une nouvelle version du vaisseau Vostok. Cette mission fut annulée, comme d’autres prévues sur Vostok. Quoi qu’il en soit, les vols habités restèrent fermés aux femmes jusqu’en... 1982 ! Dix-neuf ans après Terechkova, ce fut à nouveau une Soviétique qui s’envola vers l’orbite terrestre et plus exactement la station Saliout 7 le 19 août 1983. Svetlana Savitskaya resta une semaine sur orbite, mais retourna vers Saliout 7 en juillet 1984 pour une mission de 11 jours au cours de laquelle elle devint la première femme à effectuer une sortie en scaphandre.

Svetlana Savitskaya, deuxième femme dans l'espace et première femme à effectuer une sortie en scaphandre.
Crédit : DR

Entre ces deux missions de Savitskaya, la NASA ouvrit le programme spatial habité aux femmes lors du vol STS-7 de la navette Challenger en juin 1983. L’équipage de 5 personnes comprenait en effet une astrophysicienne, Sally Ride. La première Américaine dans l’espace vola une deuxième fois (STS-41G l’année suivante), puis s’occupa de la planification stratégique de l’agence avant de la quitter en 2001 pour se consacrer à l’éducation avec sa société Sally Ride Science. Un cancer du pancréas l’a récemment emportée le 23 juillet 2012. La vidéo NASA ci-dessous rend hommage à l’héritage laissé par cette astronaute.



Les années navette
Si la NASA rata l’occasion de féminiser le métier d’astronaute dès le début en ignorant l’initiative des Mercury 13, il faut reconnaître qu’elle se rattrapa avec la navette spatiale. Conçu pour transporter des équipages qui ne sont pas exclusivement composés de pilotes d’essai militaires (même si ces derniers gardèrent le monopole de la fonction de pilote et commandant), l’avion spatial permettait à la NASA d’ouvrir ses critères de sélection : c’est ainsi que 48 femmes dont 43 Américaines volèrent à bord de Columbia, Discovery, Challenger, Atlantis ou Endeavour. Un score remarquable puisqu’au jour de la publication de ce dossier (le 31 mai 2013) seulement 57 femmes sont allées dans l’espace. À elles seules, les navettes spatiales ont donc transporté 84 % des femmes astronautes ! Un pourcentage bien évidemment destiné à évoluer rapidement puisque ces engins sont désormais à la retraite et que d’autres femmes participeront aux vols habités à venir.
La navette spatiale américaine aura aussi permis aux femmes d’accéder au statut de pilote et de commandant d’un engin spatial. Notons cependant qu’étant seule à bord de son Vostok 6, on peut considérer que Valentina Terechkova fut de facto pilote et commandante de son vaisseau.

Eileen Collins, première femme pilote puis commandante de navette spatiale.
Crédit : NASA

La mission STS-63 de Discovery vers la station russe Mir en février 1995 embarqua ainsi la première femme pilote de navette, Eileen Collins venue de l’US Air Force. Le rêve des Mercury 13, qu’une femme pilote un vaisseau spatial, était devenu une réalité. D’ailleurs, 7 des Mercury 13 visitèrent le centre Kennedy en Floride afin de saluer cette étape décisive. Collins fut encore pilote sur STS-84 en 1997, puis commandante (la première) en 1999 avec STS-93 (lancement du télescope spatial X Chandra). Enfin, elle dirigea STS-114 en juillet 2005, une mission de la plus haute importance car il s’agissait du retour en vol après la tragédie de Columbia.

7 des Mercury 13 visitent le centre Kennedy alors que la navette Discovery qui sera commandée par Eileen Collins est sur le pas de tir. De gauche à droite : Gene Nora Jessen, Wally Funk, Jerrie Cobb, Jerri Truhill, Sarah Rutley, Myrtle Cagle et Bernice Steadman.
Crédit : NASA

Rappelons que Columbia (vol STS-107) se désintégra lors de son retour dans l’atmosphère en février 2003, tuant les 7 astronautes à bord, dont 2 femmes : les Américaines Kalpana Chawla et Laurel Clark. Dix-sept ans auparavant, un autre accident de navette, celui de Challenger (STS-51L), s’était soldé par la perte de l’équipage, cette fois-ci au décollage. Les Américaines Judith Resnik et Christa McAuliffe (une enseignante sélectionnée pour le programme Teacher in Space) perdirent la vie.
Les navettes de la NASA connurent deux autres femmes pilotes : Susan Still (2 vols) et Pamela Melroy (3 vols). Cette dernière occupa le poste de commandant pour sa dernière mission, STS-120 en octobre 2007. C’est donc aussi la dernière femme à avoir piloté et commandé un avion spatial de la NASA. Néanmoins, des femmes se trouvèrent à bord de plusieurs missions qui suivirent (en tant que spécialiste de mission) et notamment la dernière, STS-135 sur Atlantis en juillet 2011 : Sandra Magnus fut la seule femme d’un équipage de quatre.

Il n’y a pas que les navettes
Si le vaisseau spatial ailé américain a, comme nous venons de le voir, fortement contribué à la féminisation des vols spatiaux, il n’a toutefois pas une position de monopole. À part le Vostok de Terechkova, l’autre engin ayant emmené des femmes là-haut est le Soyouz triplace soviétique puis russe. En mai 1991, neuf ans après Svetlana Savitskaya, la «boite à sardine» comme il est surnommé transporta la Britannique Helen Sharman, âgée de 28 ans. Le vol vers Mir fut acheté aux Russes par une alliance de sociétés privées du Royaume-Uni dans le cadre d’une initiative appelée Project Juno. Si Helen Sharman n’est que la quinzième femme dans l’espace, elle est en revanche la première personne de citoyenneté britannique à atteindre l’orbite et donc aussi la première femme qui ouvre les portes du vol spatial à un pays. En avril 2008, la Sud-coréenne Yi So-yeon, à nouveau sur Soyouz mais vers l’ISS, sera le premier astronaute de son pays. Le cas de la touriste spatiale Anousheh Ansari deux ans plus tôt (toujours en Soyouz et vers l’ISS) est plus controversé. Citoyenne américaine née en Iran (sa famille a quitté l’Iran lors de la chute du Shah), certains voyaient en elle la première personne iranienne sur orbite. Un titre qui n’est pas du gout du régime de Téhéran qui cherche à envoyer un Iranien dans l’espace avec des moyens nationaux.
Le Soyouz russe a convoyé une autre première femme : Claudie Haigneré, première Française dans l’espace (et marraine de la Cité de l’espace de Toulouse). On notera que la prochaine Européenne sur orbite sera une Italienne, Samantha Cristoforetti de l’Agence Spatiale Européenne qui doit s’envoler vers l’ISS en 2014.

Shannon Lucid à bord de Mir en 1996. Elle est la première femme à avoir accompli 3, 4 puis 5 vols spatiaux.
Crédit : NASA

Justement, l’ISS - la Station Spatiale Internationale - a accueilli des femmes au sein de ses Expéditions, donnant à plusieurs d’entre elles l’occasion d’accomplir des missions de longue durée. Auparavant, seule l’Américaine Shannon Lucid (une véritable légende avec 5 missions à son actif) avait réalisé ce type de vol en restant 188 jours à bord de Mir en 1996. Elle garda même le record du vol féminin le plus long jusqu’en 2007, sa compatriote Sunita Williams remportant le titre avec sa mission de 195 jours dans l’ISS (ce record tient toujours).

L’Américaine Sunnita Williams détient le record du vol le plus long pour une femme : 195 jours.
Crédit : NASA

En revanche, la femme qui cumule le plus de jours sur orbite est l’Américaine Peggy Whitson avec 376 jours. Elle fut aussi la première femme à commander la Station Spatiale Internationale d’octobre 2007 à avril 2008.

Le 25 octobre 2007, pour la première fois, deux femmes qui commandent une mission spatiale se retrouvent dans l’espace : Pamela Melroy (à gauche), commandante du vol STS-120 de la navette Discovery est accueillie par Peggy Whitson, commandante de l’Expédition 16 de la Station Spatiale Internationale.
Crédit : NASA

On le voit, malgré une entrée en scène plutôt rapide en 1963, le chemin fut long pour les femmes dans l’espace. Et lorsque la participation de femmes aux vols spatiaux recommença 19 ans après le vol historique de Valentina Terechkova, on était très loin, et on l’est toujours, d’atteindre la parité.

En avril 2010, le record du nombre de femmes simultanément dans l’espace est atteint avec quatre réunies à bord de la Station Spatiale Internationale : 3 sont venues avec la navette Discovery (vol STS-131, en polo bleu) et une autre membre de l’équipage de l’ISS (polo bordeaux). Dans le sens des aiguilles d’une montre en commençant par cette dernière : les Américaines Tracy Caldwell-Dyson et Dorothy Metcalf-Lidenburger, la Japonaise Naoko Yamazaki et l’Américaine Stephanie Wilson.
Crédit : NASA

Publié le 31 mai 2013

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