Antevision
par Jean-François Clervoy
Ce 19 septembre, Romain était très excité à l’approche de l’heure J. Il avait consacré toute sa carrière à ce projet qu’il avait baptisé «Antevision».
Quatre-vingts années plus tôt, le 14 janvier 2110, un laboratoire d’analyse astrophysique basé sur la Lune avait détecté pour la première fois, au sein d’un autre système solaire de notre galaxie, une planète qui contenait de l’eau à l’état de glace en surface. Cette planète appelée Terra III était en rotation très lente. Le glacier de surface n’apparaissait que tous les quatre-vingts ans et ne faisait face à la terre que pendant une durée de soixante-six mois. Nous étions à quelques minutes des premières apparitions de glace de Terra III.
Romain était ingénieur en électro-optique dynamique et aussi astrophysicien. Il avait consacré son projet de fin d’études à la synthèse d’ouverture optique qui permet d’accroître considérablement la résolution spatiale d’appareillage optique en combinant astucieusement les images obtenues à partir de plusieurs instruments disposés à grande distance les uns des autres, sans que la dimension de chaque instrument pris séparément soit démesurée. Cette technique ressemblait un peu dans le principe à celle utilisée déjà depuis le XXè siècle pour l’observation radar et radio astronomique. L’application au domaine optique avait dû attendre presque deux cents ans avec l’invention des picoprocesseurs qui ont récemment révolutionné le traitement d’image.
Le projet de Romain reposait sur une idée fabuleuse : Terra III étant situé à environ 2.400 années-lumière (1), il voulait utiliser son glacier comme miroir pour observer l’image réfléchie de la Terre avec une résolution du centimètre telle qu’elle était il y a 2x2.400=4.800 ans. « Antevision » était en quelque sorte une machine à remonter le temps en images.
Deux ans à travers le système solaire
Les problèmes à résoudre n’avaient pas été minces. En particulier le choix des sites pour la pose des télescopes, et le système de synchronisation des signaux optiques qu’il fallait combiner pour obtenir l’image finale.
Romain avait visité pendant deux ans toutes les planètes du système solaire et leurs lunes ainsi que plus de cent astéroïdes, pour étudier celles qui offraient les meilleures orbites d’observation, un accès facile pour le réglage final des télescopes et une précise prédiction du mouvement orbital afin de faciliter le travail de synchronisation.
Le choix s’était donc porté sur quatre-vingt-cinq télescopes placés sur des objets célestes bien répartis dans tout le système solaire.
La synchronisation de tous les signaux reçus constituait probablement le problème le plus épineux car une image d’un même événement émise par la Terre serait reçue par les différents télescopes en différents instants en fonction de leur distance respective à la source. Le télescope le plus éloigné recevrait une image avec plusieurs heures de retard sur le télescope le plus proche de Terra III.
Un synthétiseur à picoprocesseur
Le traitement d’image nécessaire à la synthèse d’ouverture optique, et donc à la précision du centimètre, supposait la synchronisation préalable de tous les signaux. C’était la fonction du synthétiseur spatio-temporel à picoprocesseur, appelé aussi SSTP, le coeur du projet « Antevision » et la fierté de Romain. En plus de la synchronisation des télescopes, le SSTP remplissait des fonctions vitales à l’obtention de belles images : il corrigeait les effets relativistes découverts par Albert Einstein au XXè siècle, dus aux vitesses relatives des sites d’observations ; il corrigeait les aberrations créées par le passage des signaux lumineux dans les nuages de poussière interstellaire, il assurait le pointage simultané et la mise au point automatique de tous les télescopes.
A 100 années-lumière près
Il restait deux inconnues que seules les premières images révéleraient : le lieu et la date de l’observation. Le lieu était très sensible aux irrégularités de surface de la glace, c’est-à-dire à l’orientation du morceau de « miroir » utilisé pour réfléchir l’image de la Terre. Cependant, les calculs assuraient au moins que celle-ci serait dans le champ de vue. La date n’était connue qu’à deux cents ans près, entre 2.500 et 2.700 avant J.-C., car la distance de Terra III n’était mesurée qu’à cent années-lumière près.
Le compte à rebours de l’arrivée des premières images de la Terre réfléchies sur Terra III égrenait les dernières secondes. Romain avait vérifié tous ses calculs. Il faisait face à son clavier tactile qui lui permettait de commander très finement la visée de la zone de glace faisant office de miroir. Dans tout le système solaire, les chaînes de holovision étaient branchées sur le canal spécialement créé pour l’occasion. Jamais un événement n’avait autant attiré l’attention du public depuis la conquête de la planète Mars en 2032.
Les publicités cessent. L’écran se brouille un instant. Une image apparaît, ocre, avec une sorte de ligne courbe séparant une zone foncée d’une zone claire. Romain commande un léger zoom arrière. Un mouvement apparaît dans le coin de l’image. Romain recadre celle-ci, et soudain, c’est l’émerveillement planétaire.
À distance d’une longue dune de sable, des hommes au teint mat déplacent d’une façon très inattendue un énorme bloc de pierre taillée. Les historiens invités sur le plateau d’ «Antevision » reconnaissant immédiatement les lieux, annoncent : « vous assistez à la construction de la Grande Pyramide du roi Khéops ».
Commencèrent soixante-six mois de la période appelée : La Grande Révélation, qui montre une fois de plus que par les sciences exactes ou inexactes, l’homme cherchera toujours consciemment ou inconsciemment les réponses aux questions qu’il se pose sur lui-même.
(1) Mesure de distance : une année-lumière est égale à la distance parcourue par la lumière en une année, soit 9,5 mille milliards de kilomètres.
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